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L’innovation sociale, la face cachée et oubliée de l’innovation

1 Juin • par Camille Hugo & Quentin Lebel

L’économiste Josef Schumpeter explique que notre monde économique est en perpétuelle évolution car la demande des agents économiques n’est jamais pleinement satisfaite. Pour lui, le moteur de cette transformation continue est l’innovation, qu’elle soit technologique, commerciale ou productive. Et, telle l’autre face d’une même pièce de monnaie, à chaque innovation « technique », il associe une innovation organisationnelle ou comportementale des agents économiques concernés. Pour d’autres économistes – et plus tardivement – l’innovation associée est même sociétale ou écologique.

Toutefois, la portée transformatrice et systémique de l’innovation dite « sociale » est encore trop sous-estimée ou sous-exploitée face à celle de l’innovation « technique » ; alors qu’elle peut générer des impacts majeurs sur les évolutions des organisations, voire des sociétés. 

De l’innovation sociale

La genèse

Pour Josef Schumpeter, le développement économique n’est pas linéaire car les besoins des agents économiques évoluent. Dans cette faille, la fonction de l’entrepreneur se développe : il ambitionne de révolutionner les modèles économiques en place grâce à l’exploitation et à la diffusion d’une invention, permettant de proposer une nouvelle offre ou de changer la méthode de production. Toutefois, cette invention devient une innovation lorsque les agents économiques adoptent l’invention et changent l’équilibre du système économique.

Schumpeter révèle ainsi deux dimensions sociales issue du processus d’innovation :

  1. L’impact social d’une innovation,
  2. L’impact sur le système constitué par les agents économiques, grâce à la circulation des idées, connaissances, valeurs, rôles et ressources matérielles

La machine à vapeur illustre bien ces changements systémiques issus d’une innovation « technique ». Cette découverte a créé des mutations profondes dans les sociétés européennes et américaine, qu’on appelle aujourd’hui la révolution industrielle : mécanisation de l’industrie minière, création des services ferroviaires permettant une mobilité accrue, mécanisation de l’industrie de transformation permettant d’aboutir à la production de masse, etc. On se contente généralement de parler de la machine à vapeur comme du déclencheur de la modernité, sans bien comprendre ce qu’elle a réellement changé pour nos sociétés.

 

Une innovation à part entière

C’est uniquement au 21ième siècle, avec le développement du digital, que l’innovation sociale acquiert une existence distincte de l’innovation technique.

Ce concept d’innovation sociale émerge par effet de contraste face à une innovation technique dont les impacts sociaux ne sont pas anticipés. Par exemple, l’économie de plateforme – type AirBnB ou Uber – a créé des nouvelles sources de revenus ou de nouvelles conditions de travail. Les externalités générées pour certaines sont fortement négatives, mettant en exergue l’oubli ou l’absence de volonté d’intégrer les effets sociaux, sociétaux ou environnementaux de ladite innovation.

L’innovation sociale s’affirme alors par la volonté de faire participer toutes les parties concernées par l’innovation au développement et au déploiement de celle-ci afin d’éviter les externalités négatives tout en bénéficiant réellement au public visé ; la « technique » devient alors un outil/un levier au service de l’innovation sociale.

Parti d’une initiative citoyenne, le Pôle Territorial de Coopération Économique des Mureaux a permis l’éclosion de nombreux projets tels que des forums de l’emploi ou encore des rencontres interculturelles publiques dans une ville qui rassemble 100 nationalités pour 32 000 habitants.

Aujourd’hui, l’innovation sociale s’est donc émancipée ; elle est définie par le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire comme suit :

Moyen d’élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits (…) en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés.

 

Un concept multidimensionnel

L’innovation sociale transcende les secteurs, les niveaux d’analyse et les méthodes à l’origine du processus d’innovation. Mobilisées et analysées dans une variété de cas pratiques et disciplines scientifiques, les innovations sociales peuvent concerner aussi bien l’adoption d’un produit ou d’un service – ou son mode de distribution – que les aspects organisationnels du travail, de corps social ou de la société ; et dans des domaines aussi variés que le logement, la santé, la lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les discriminations…

L’innovation sociale est donc un concept multidimensionnel, pouvant répondre à une ou plusieurs finalités :

  • Faire évoluer pour les modes de fonctionnement : alignement, prise de décision et de communication
  • Intégrer différents objectifs sociaux, sociétaux et écologiques dans les stratégies des organisations (RSE, qualité de vie au travail, relations humaines…)
  • Répondre à des besoins d’agents sociaux, de communautés ou de territoires.

L’innovation sociale appliquée à l’évolution organisationnelle

L’outil : Les capteurs d’innovation sociale

Pour développer les éléments porteurs d’innovation sociale d’un projet, l’Institut Godin a développé en 2015 un outil appelé Les Capteurs d’innovation sociale. Outil de réflexion et non de mesure, il permet de se poser les bonnes questions et d’enrichir la décision et les actions à mettre en œuvre. Défini comme “un ensemble cohérent de questions qui permet d’appréhender le potentiel d’un projet en matière d’innovation sociale”, les capteurs sont au nombre de cinq :

  1. Contexte : qualification du besoin ou de l’aspiration sociale, sociétale et/ou environnementale,
  2. Processus : identification du collectif à engager dans le projet, de l’ancrage territorial nécessaire, et du type de gouvernance ouvert à mettre en place,
  3. Résultat : qualification des bénéfices à apporter ainsi que de leur accessibilité, leur utilité et leur finalité,
  4. Impacts directs : définition des typologies d’impacts : individuels, organisationnels et territoriaux
  5. Diffusion et changements : détermination du potentiel de changement social à travers le niveau d’essaimage, d’apprentissage et d’opportunité de soutien par les institutions locales ou nationales

Ces capteurs servent de boussole aux organisations ou aux individus qui souhaiteraient réaliser un projet d’innovation sociale.

Passer à l’acte

Aussi, une organisation souhaitant intégrer à ses processus d’innovation une dimension sociale pourra commencer… par elle-même. Sa priorité pourra se porter sur ses modes de fonctionnement, car elle aura accès à toutes les parties concernées (à savoir : ses propres collaborateurs, clients, partenaires, etc.). Elle pourra ainsi plus facilement s’assurer que l’innovation bénéficie réellement aux individus sans nuire à personne.

L’innovation managériale est un excellent moyen de lancer une dynamique d’innovation sociale dans l’ensemble de son collectif (cf. notre article sur l’innovation managériale).

L’organisation pourra expérimenter cette démarche dans le cadre d’un projet dont le périmètre est maîtrisé et avec une temporalité annoncée.

Une fois l’objectif et le périmètre choisis, le premier levier à activer est d’ouvrir le projet à de nouvelles parties prenantes afin d’enrichir le système existant de leurs expertises et expériences, jusqu’alors non sollicitées. Ce changement permet à l’organisation de développer de nouvelles réponses face à ses enjeux existants, grâce au processus d’émergence (cf. notre article sur l’émergence).

Enfin, une analyse partagée des bénéfices liés à l’innovation sociale permettra à l’organisation de mieux comprendre ses besoins et ses capacités en termes d’évolution organisationnelle, et de construire une ambition d’innovation sociale cohérente avec ses enjeux métiers.

En résumé, l’innovation sociale appliquée au management, c’est une évolution des modes d’organisation qui bénéficie à tout ou partie des personnes concernées tout en ne nuisant pas à toutes les autres, et tout en permettant l’atteinte efficace des objectifs d’une organisation.