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L’innovation sociale, la face cachée et oubliée de l’innovation

25 Mar • par Camille Hugo & Quentin Lebel

Au-delà de la « destruction créatrice », les travaux réalisés par Joseph Schumpeter expliquent que le système économique occidental – le capitalisme – est en perpétuelle évolution. Pour lui, le moteur de cette transformation continue est l’innovation, qu’elle soit technologique, commerciale ou productive. Et, telle l’autre face d’une même pièce de monnaie, à chaque  innovation « technique » est associée une innovation sociale au sens large : pour Schumpeter plutôt organisationnelle ou comportementale (évolution de l’appétence du marché), pour d’autres (et plus tardivement) plus sociétale ou écologique.

Toutefois, la portée transformatrice et systémique de l’innovation sociale est encore trop sous-exploitée face à celle de l’innovation « technique » ; alors qu’elle peut répondre aux besoins d’évolutions des organisations, voire des sociétés.

Étude exhaustive du concept d’innovation sociale

Petit historique

Pour Joseph Schumpeter, le développement économique n’est pas infini et se heurte aux besoins des individus (consommateurs) qui ne sont jamais entièrement satisfaits. Dans cette faille, la fonction de l’entrepreneur se développe et ambitionne de révolutionner les modèles économiques en place grâce à l’exploitation et à la diffusion d’une invention — technologique et organisationnelle — afin de donner un souffle nouveau à l’entreprise. Dans son analyse, l’entrepreneur n’est pas nécessairement celui qui crée l’invention mais c’est lui qui l’utilise pour réorganiser l’entreprise / la société afin de façonner une réponse satisfaisante à un problème récurent.

L’innovation peut combiner plusieurs dimensions et avoir une intensité variable : améliorer l’existant, créer, transformer… Avec l’avènement de l’informatique, la notion d’innovation intègre d’avantage des évolutions organisationnelles et sociales, construites autour de deux grandes dimensions révélées par Schumpeter dans ses écrits :

  1. Un résultat qui relève de l’intérêt général,
  2. Un processus qui autorise la circulation et le partage des idées, des connaissances, des valeurs, des rôles, des relations et des ressources matérielles,

Avec le digital, l’innovation sociale acquiert sa propre existence par rapport à l’innovation technique. Pour les secousses sociales que les avancées technologiques génèrent (ubérisation, digitalisation de la relation humaine) comme pour les avancées sociétales qu’elles peuvent permettre [exemple].

Aujourd’hui, l’innovation sociale s’est donc émancipée ; elle est définie par le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire comme un moyen d’“ élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits (…) en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés” .

Un concept multidimensionnel

L’innovation sociale transcende les secteurs, les niveaux d’analyse et les méthodes à l’origine du processus d’innovation. Mobilisées et analysées dans une variété de cas pratiques et disciplines scientifiques, les innovations sociales peuvent concerner aussi bien l’adoption d’un produit ou d’un service –  ou son mode de distribution – que les aspects organisationnels du travail, de corps social ou de la société ; et dans des domaines aussi variés que le logement, la santé, la lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les discriminations…

L’innovation sociale est donc un concept multidimensionnel, mobilisé dans différentes approches, chacune l’utilisant pour différentes finalités :

  • Dans les sciences de gestion, la finalité de l’innovation sociale est de faire évoluer culturellement les organisations et aligner ses membres sur l’atteinte des objectifs — qu’ils soient financiers, éthiques, environnementaux. Le principal levier est de créer un climat d’échange d’informations ou d’idées pour “horizontaliser” les systèmes de décision et de communication, facilitant l’évolution dans l’organisation.
  • Dans les approches mêlant l’économie, la société et l’environnement, l’innovation sociale est mobilisée pour intégrer des objectifs sociaux et écologiques dans les stratégies des organisations (RSE, qualité de vie au travail, relations humaines…).
  • Dans les sciences des arts et de la créativité, on utilise le concept de l’innovation sociale pour faire évoluer des composantes organisationnelles et valoriser des nouvelles capacités individuelles telles que la prise d’initiative et le leadership.
  • Et enfin dans les sciences sociales, la finalité de l’innovation sociale est de satisfaire les besoins humains et de lutter contre les carences du système capitaliste en agissant sur la gouvernance des territoires, en développant des communautés ou en redéfinissant le rôle des agents sociaux.

Les Capteurs d’innovation sociale

Pour développer les éléments porteurs d’innovation sociale d’un projet, l’Institut Godin a développé en 2015 un outil appelé Les Capteurs d’innovation sociale. Outil de réflexion et non de mesure, il permet de se poser les bonnes questions et d’enrichir la  décision et les actions à mettre en oeuvre. Défini comme “un ensemble cohérent de questions qui permet d’appréhender le potentiel d’un projet en matière d’innovation sociale”, les capteurs sont au nombre de cinq :

  1. Contexte : qualification du besoin ou de l’aspiration sociale, sociétale et/ou environnementale,
  2. Processus : identification du collectif à engager dans le projet, de l’ancrage territorial nécessaire, du type de gouvernance et du modèle « éco » – au sens interactions – à mettre en place,
  3. Résultat : définition de la forme de réponse apportée et identification de son accessibilité, de son utilité et de sa finalité
  4. Impacts directs : qui peuvent être de trois ordres : individuels, organisationnels et territoriaux
  5. Diffusion et changements : détermination de la capacité de changement social à travers le niveau d’essaimage, d’apprentissage et de soutien des tiers

Ces capteurs servent de boussole aux organisations ou aux individus qui souhaiteraient réaliser un projet d’innovation sociale.

Concevoir l’innovation sociale dans une perspective d’évolution organisationnelle

Selon le Réseau Québécois pour l’Innovation Sociale (RQIS), une innovation sociale est bien constituée par une nouvelle idée, un nouveau service ou un nouveau type d’organisation qui répondra mieux à un besoin social bien défini que les solutions existantes. Ainsi, en adoptant une grille de lecture plus organisationnelle de l’innovation sociale, il est possible de générer des évolutions de modes fonctionnements qui permettent d’améliorer l’efficacité des organisations en s’appuyant sur la dimension collective de ces dernières.

Dans ce cas, plusieurs nouveaux statuts juridiques sont apparus, notamment le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) adopté en France en 2001. Ces statuts permettent la création de forme d’organisations nouvelles qui encouragent la coopération entre les collaborateurs pour mieux répartir la valeur économique et satisfaire les nouveaux besoins sociétaux. Ils autorisent l’association d’une pluralité de parties prenantes d’un secteur d’activité ou d’un territoire particulier et la mutualisation des ressources entre ces acteurs.

Étude de cas

La SCIC Enercoop, fournisseur d’électricité verte, s’organise en un réseau métropolitain de coopératives d’électricité verte. Elle a adopté un mode de gouvernance partagée qui associe différentes parties prenantes (clients, fournisseurs, salariés, collectivités locales, partenaires…) qui permet une meilleur répartition de la valeur. En outre, son statut de SCIC l’oblige à investir plus de la moitié de ses bénéfices, qu’elle utilise pour soutenir des projets d’énergies renouvelables (exemple : les parcs photovoltaïques des « Survoltés » d’Aubais dans le Gard).

Mais innover socialement pour une organisation c’est aussi, sans changer de statut juridique, faire évoluer ses modes de fonctionnement : mettre en oeuvre des pratiques managériales différentes (cf. article innovation managériale), expérimenter de nouveaux modes d’organisation du travail, de nouveaux modes de gouvernance… La clé est de décloisonner et impliquer une multiplicité d’acteurs ! C’est l’implication et l’engagement de toutes les parties prenantes qui permet à l’organisation de développer de nouvelles réponses face à ses enjeux existants.

Les cas d’innovations sociales sous ce prisme sont nombreux et passent par un processus multi acteurs en plusieurs étapes :

  1. Émergence d’une potentialité innovante (cf. article émergence) ou d’un problème récurrent,
  2. Diagnostic et co-construction de solutions,
  3. Tests et expérimentations sur le terrain,
  4. Mise en oeuvre et diffusion à grande échelle dans l’organisation,
  5. Évaluation de l’impact organisationnel et/ou individuel.